« Nous sommes un groupe de femmes mobilisées pour soutenir nos conjoints qui sont privés de liberté et traités comme des criminels pour la simple et unique raison de vouloir se marier avec la personne qu'ils aiment ».

C’est ainsi qu’Amal, dont le mari est détenu depuis le 2 juin au centre fermé 127bis, présente la lutte qu’elle vient de lancer avec une dizaine d’autres femmes. Toutes ont vu leur vie basculer dans l’angoisse depuis l’arrestation de leurs partenaires, installés et souvent travaillant ici depuis des années, mais coupables de n’avoir pas encore réussi à obtenir un titre de séjour dans l’arbitraire jungle bureaucratique que sont les procédures d’asile et de régularisation belges.

Pour beaucoup de personnes, rester aux côtés de leur partenaire est un bonheur précaire et vouloir officialiser cet amour, un saut dans le noir qui se solde souvent par une séparation forcée : jusqu’à ce que la politique migratoire belge nous sépare

Le parcours des combattants amoureux

En Belgique, le regroupement familial donne la possibilité d’obtenir un titre de séjour pour son conjoint.

Préalablement à l’introduction d’une demande de regroupement familial, il faut prouver le « lien familial » entre les deux personnes, par exemple le mariage. La première difficulté consiste donc à réunir tous les documents nécessaires à l’introduction d’un dossier de mariage. Les Belges doivent fournir un acte de naissance, souvent commandé par la commune, alors que les étrangers doivent se débrouiller pour fournir toutes sortes de documents (acte de naissance, certificat de célibat, attestation de nationalité). Certains documents sont uniquement délivrés dans les pays d’origine et requièrent d’être certifiés et légalisés par différentes administrations, ce qui comporte des coûts non négligeables à la charge des couples.

Le législateur belge, de plus en plus suspicieux à l’égard des étrangers, a donné la possibilité aux officiers d’état civil de refuser de célébrer les mariages «visant à l’obtention d’un titre de séjour ». Par conséquent, les couples se voient soumis à différentes enquêtes visant à tester l’ « authenticité » de leur amour. En pratique, ces enquêtes sont effectuées à la commune et par la police. Certaines peuvent représenter une intrusion relativement traumatisante dans la vie de couple des personnes. À ces contrôles s’ajoutent des échanges d’informations entre les Parquet, les officiers d’état civil et la police, qui réduisent à néant la notion de vie privée et de confidentialité des données.


Après avoir réussi à passer ces contrôles, le partenaire « étranger » n’a pas encore le droit de rester en Belgique. Pour ce faire, il lui faut introduire une demande de regroupement familial à l’Office des étrangers. La loi de 2011 a durci les conditions, notamment via l’introduction des conditions de revenu, d’âge, de logement, de stabilité du titre. De facto, de nombreuses personnes se sont vues exclues de ce droit parce qu’elles ne satisfaisaient pas ou plus aux conditions. À titre d’exemple, il est désormais obligatoire d’avoir des « revenus stables et suffisants » pour régulariser un membre de sa famille, ce qui équivaut à 120% du revenu d’intégration sociale (environ 1.307 euros).


Faisant face à des informations éparses et contradictoires quant aux documents requis, de nombreux couples ont du mal à s’orienter et à saisir les enjeux sous-jacents à leur demande. En outre, les couples payent parfois le prix fort des erreurs administratives, souvent liées à la complexité des procédures et à l’imposant dispositif bureaucratique inhérent. Surtout, introduire une demande n’équivaut en rien à la délivrance du titre de séjour. Outre les soucis administratifs que génère une demande, cette incertitude peut mener à des tensions même au sein du couple…

Quand le cynisme des politiques se marie au zèle des bureaucrates

Pour comprendre ce que vivent concrètement ces couples, rien de mieux que de lire un extrait d’un ordre de quitter le territoire notifié à un monsieur pris « en flagrant délit de travail au noir ». Il est marié à une femme qui réside légalement en Belgique, mais, rappelle l’Office des étrangers, « le fait que l'intéressé ait une épouse en Belgique ne lui donne pas automatiquement droit au séjour ». L’interdiction de séjour, ajoute l’OE, « n'implique pas une rupture des relations familiales », puisque « cette décision n'empêche pas l'épouse de l'intéressé de lui rendre visite dans son pays d'origine. Cette décision n'empêche pas l'intéressé de rencontrer son épouse dans un pays où il peut se rendre». Comment, madame n’a pas les ressources économiques suffisantes pour régulariser son partenaire, mais elle a assez d’argent pour partir le retrouver à l’étranger quand l’envie lui prend? Cerise sur le gâteau : « Les moyens de communication modernes peuvent permettre à l'intéressé de rester en contact avec son enfant durant leur séparation et de maintenir leur vie familiale ». Papa sur Skype, c’est presque comme l’avoir à la maison, non ?

Il y a deux jours, un jeune Afghan a tenté le suicide alors qu’il était détenu au 127bis. Il venait de recevoir une visite de la femme qu’il a épousée religieusement et avec laquelle il voulait entamer une cohabitation légale. Les autorités l’avaient arrêté alors qu’il se rendait, confiant, à un rendez-vous concernant sa demande d’asile. Lorsque sa femme a voulu avoir des nouvelles de lui, les employés du centre lui ont menti : son mari « dormait » ou alors il « était aux toilettes ». C’est faux : après être revenu de l’hôpital, il avait été placé au cachot sans GSM.

Amal, elle, semblait avoir eu plus de chance. Le procureur du Roi avait donné un avis favorable pour le mariage. Mais la commune où le couple est résident n’a rien voulu entendre et a envoyé la police à leur domicile à 5h30 du matin. Une manière simple et efficace de traumatiser une famille entière et de briser tout espoir de vie commune.

En France depuis des années l’association Les Amoureux au Ban Public défend le droit des couples mixtes (avec/sans papiers) à une vie familiale « normale ». En Belgique, Amal et ses compagnes ont lancé une mobilisation inédite pour soutenir leurs partenaires détenus. À notre tour, soutenons ces femmes courageuses.

Pour contacter Amal ou avoir plus d'infos: crer.info@gmail.com