Wali était en Belgique depuis 2010 et souffrait de graves complications liées au diabète. Il a été détenu cinq mois au centre Caricole et a résisté à deux tentatives d'expulsions. Il n'a pu résister à la troisième. Le 14 janvier 2015 il a été expulsé au Pakistan. 

Il nous a demandé de diffuser son témoignage le plus largement possible pour que les gens sachent comment sont traités les sans-papiers détenus dans les centres fermés belges. À plusieurs reprises il dénonce le rôle joué par les médecins et les infirmier.e.s du centre Caricole. On se demande en effet comment ces personnes peuvent dormir la conscience tranquille alors que chaque jour elles dénaturent leur éthique professionnelle. 

L'histoire de Wali

Wali souffre de diabète depuis 2005 ou 2006, bien que cette maladie n’ait été diagnostiquée officiellement qu’en 2010 après son arrivée en Belgique. Celle-ci requiert un traitement quotidien à base d’insuline. Les complications liées au diabète ont entraîné des lésions nerveuses aux pieds, à tel point que Wali doit maintenant se déplacer en marchant sur ses talons. D’autres complications sont apparues au niveau dentaire: huit dents ont dû être arrachées. Il souffre également de problèmes cardiaques.

Enfin, il se plaignait d’un problème de vue (il voyait « double ») mais celui-ci ne pouvait être diagnostiqué par le médecin du centre fermé. Wali aurait souhaité consulter un spécialiste pour constater la gravité des lésions oculaires, mais cette autorisation ne lui a pas été accordée.

Avant sa détention, il a été suivi trois ans par un médecin diabétologue à Roselaere. Celui-ci l’envoyait chaque année voir un neurologue pour évaluer l’étendue de ses lésions aux pieds. À cause de son immunité affaiblie, son médecin lui administrait également un vaccin contre la grippe chaque mois d’octobre. Cela n’était pas prévu au centre. 

Wali a été arrêté le 6 août 2014 et est resté brièvement sans soins médicaux jusqu’à son transfert au centre fermé de Bruges. Dans ce centre, les lits ne sont accessibles que la nuit, et l’obligation de rester debout la journée a entraîné des souffrances inutiles dues à ses lésions aux pieds. Il a assez vite été transféré au Caricole, où il pouvait se coucher, mais le centre est très grand et nécessite de longs déplacements quotidiens à pied.

Après deux mois au centre, il a entrepris une grève de la faim. Celle-ci a duré 7 jours. La réaction du centre dans un tel cas est d’enfermer la personne «pour raisons médicales». Mais selon Wali, il s’agit en réalité d’une punition.

Il nous a expliqué qu’après deux refus d’expulsion, les détenus subissent une injection de calmants. On les bâillonne et on leur attache les mains et les pieds.

Il n’était pas autorisé à conserver sa dose d’insuline d’urgence avec lui, il devait aller la chercher à la réception. Ceci l’angoissait car lorsqu’il souffrait d’hypoglycémie, il ne parvenait plus à se déplacer à pied. Il était obligé d’appeler à l’aide, et il craignait de tomber dans le coma. L’argument utilisé est de dire que seules les infirmières certifiées sont autorisées à administrer des injections, mais selon Wali ceci ne vaut pas pour les injections d’insuline qui ne sont pas intramusculaires.

Lorsqu’il se plaignait de problèmes cardiaques ou de dommages nerveux aux doigts, le médecin ou les infirmières du centre prétendaient qu’il dramatisait et lui conseillaient de prendre une douche chaude.

Wali essayait de conserver des biscuits sucrés dans sa chambre pour s’en servir en cas de soudaine hypoglycémie, mais le centre interdit de garder de la nourriture dans les chambres et les biscuits lui étaient confisqués lors des inspections hebdomadaires le dimanche.

Lors d’une crise, il a été paralysé durant 30 à 60 minutes, incapable de parler ou de bouger. Il a appuyé sur le bouton d’urgence, mais lorsque les infirmiers sont arrivés, ils lui ont dit d’arrêter de déranger et sont repartis. La crise a fini par passer mais en attendant il est resté paralysé dans son lit, angoissé à l’idée qu’il était sans doute en train de mourir.

Au centre Caricole les fenêtres sont doublées d’une paroi en plexiglas. Lorsqu’on touche même très légèrement ces parois, une sirène horriblement bruyante retentit, à toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, une lumière verte éclaire les chambres en permanence. Wali décrivait l’accumulation quotidienne de ces nuisances comme une forme de torture psychologique destinée à pousser les occupants à bout jusqu’à ce qu’ils acceptent le retour volontaire.

Après son expulsion il nous a envoyé cet email du Pakistan, en répondant à nos questions sur son état.

Récit de l'expulsion

Comment s'est déroulée l'expulsion?

J’étais blessé aux jambes et aux bras suite à une chute dans la salle de bains. Le jour avant mon expulsion, le docteur du centre m’a examiné et a constaté une infection du foie. Les infirmières considéraient qu’il fallait m’envoyer à l’hôpital. Mais plus tard, un autre médecin a touché mon ventre et déclaré que tout allait bien.

À 3h30 du matin, le personnel du centre est venu me réveiller. Je leur ai dit que j’étais blessé mais ils ne m’ont pas cru. Ils m’ont chargé sur une chaise roulante, puis allongé sur un lit dans une petite cellule. Soudain, un policier a agrippé mon épaule accidentée. Je lui ai poliment demandé d’arrêter. Il m’a jeté au sol en me disant d’arrêter de dramatiser. Je souffrais tellement qu’il m’était impossible de me relever. Le policier a continué à m’agresser verbalement. Il m’a frappé au ventre avec son pied, ce qui dans mon état affaibli par la maladie et les blessures était extrêmement douloureux.

Une dame est alors apparue. Je lui ai demandé d’expliquer au policier que je ne jouais pas la comédie. Elle m’a dit qu’elle était assistante, je n’ai pas compris quelle était sa fonction. Je lui ai dit que je refusais l’expulsion, mais elle m’a dit que les policiers m’emmèneraient de toute façon.

Ils ont une nouvelle technique pour menotter les personnes. Il s’agit d’une structure qui ressemble à une ceinture, les bras sont attachés avec des bandes de coton et ensuite recouverts de telle manière qu’à première vue, on dirait que la personne a simplement ses mains dans les poches.

Nous étions quatre, trois policiers et moi-même. Dans l’avion, ils avaient réservé les six sièges du dernier rang.

Qui t’héberge pour l’instant ?

Je n’ai pas d’hébergement permanent. Vu ma condition médicale, il ne m’est pas possible de trouver un emploi, et personne n’acceptera de m’héberger. Je ne sais pas quoi faire.

Je pense aussi que la Federal Investigation Agency (FIA) pakistanaise me recherche car j’ai vécu illégalement en Belgique durant trois ans et demi.

Les médecins du centre t’ont-ils au moins laissé quelques nécessités d’urgence afin de pouvoir traiter un minimum ton diabète au Pakistan ?

Non, rien du tout. Ils m’ont pris mon insuline et les strips pour vérifier le glucose.

Es-tu parvenu à te procurer un semblant de traitement au Pakistan ? 

Non, ici si tu veux vivre, il faut payer d’abord, et mes poches sont vides. Je ne sais pas quoi faire, je ne sais même pas comment je pourrais payer de quoi me nourrir et me loger. Je pense qu’il ne me reste plus longtemps à vivre.