Interview de Mme Sfia Bouarfa, députée régionale bruxelloise, réalisée le 26 septembre 2013

1) Pourquoi avez-vous accepté l’invitation de la CRER à participer à l’action vélo du 8 septembre dernier devant le 127bis ?
Si vous suivez le travail de vos parlementaires belges, vous le saurez. Mon action politique a toujours été basée sur l’émigration et le droit à l’asile. Déjà en 1973, j’ai soutenu la grève de la faim des sans papiers à l’église St Nicolas. Mon mémoire de fin d’études comme assistante sociale avait pour thème la problématique de la régularisation. En 1996, j’ai créé le premier comité de soutien des sans papiers qui a abouti à la régularisation de 2000.

2) Dès votre entrée au 127bis, comment ça s’est passé, étiez-vous libre d’aller où vous le souhaitiez, étiez-vous accompagnée par le personnel du centre ?
On ne peut pas aller où on veut vu que les portes sont verrouillées partout. Des gens nous ouvraient les portes et assistaient à nos conversations avec les détenus. Parfois je parlais arabe avec des personnes d’origine arabe mais à mon avis, ça ne leur faisait pas plaisir. Mais d’ailleurs il y avait un policier d’origine marocaine.

3) Avez-vous rencontré des familles, des enfants mineurs, des femmes enceintes, des malades ?
J’ai rencontré des familles effectivement, j’ai vu un jeune de 17 ans, des gens malades. Un Palestinien très très malade était là et ça bouleversait beaucoup les détenus de cet étage là car il ne recevait pas beaucoup de soins. En revanche, une femme d’origine iranienne, diabétique, m’a dit recevoir les soins et la nourriture appropriés. Du côté des familles, les gardiens sont moins durs car il y a des jeunes et ils ne protestent pas beaucoup. Mais du côté des hommes, ils étaient tous dans un état d’indignation et de protestation par rapport aux douches, aux toilettes, aux conditions des camarades malades mais surtout par rapport aux raisons pour lesquelles ils sont incarcérés. J’ai discuté avec eux : beaucoup n’ont aucune raison d’être là. Un monsieur d’origine tunisienne, en Belgique depuis des années avec un enfant belge ! Un autre avait juste été radié. On ne peut pas radier d’un coup de signature quelqu’un qui a vécu ici pendant longtemps.

4) Vos collègues, dans les assemblées où vous siégez, sont-ils au courant de la situation réelle des personnes détenues en centre fermé ? Leur en parlez-vous ? Cette situation humanitaire est-elle en fin de compte soumise au filtre des clivages politiques ?
Certains parlementaires connaissent la situation mais les autres, en particulier les parlementaires de gauche, font l’autruche. J’ai l’impression qu’aujourd’hui les partis francophones se défroquent devant les partis flamands et ne réagissent plus comme on le faisait avant. Je suis vraiment triste de ce laisser-aller, de l’abandon de cette thématique du droit d’asile des populations et du droit au séjour.

5) Les associations prétendent que le système carcéral en centre fermé est pire que celui existant dans les prisons. Notamment au point de vue du suivi médical et de la mise en isolement. Votre avis ?
Dans une prison, on sait qu’on est là pour autant de temps. En centre fermé, ils ne savent pas, c’est le stress permanent. Il y a un jeune, Abdelkarim, je lui ai donné mon numéro de téléphone, il est tellement perturbé, il vit un stress d’une extrême gravité parce qu’il a peur, « peut-être ils vont venir me chercher aujourd’hui, s’il vous plaît, s’ils viennent, je peux vous appeler ? ». Mais je sais très bien que je ne peux rien faire. Donc il y a ce stress, on peut venir les chercher aujourd’hui, demain, dans six mois, quand, comment… Donc c’est plus stressant que la prison.
Deuxièmement, en prison, il y a sûrement ce suivi médical dont vous parlez mais il y a surtout qu’on peut suivre une formation, il y a une bibliothèque, on peut occuper sa journée à faire quelque chose d’intéressant. Il y a même des gens qui s’instruisent en prison et décrochent un diplôme. En centre fermé, il n’y a rien puisque, logiquement, ils ne sont là que pour une semaine, un mois, alors qu’il y en a qui y restent pendant des mois. Donc c’est inhumain, je ne peux pas croire que je vis dans un tel pays, je ne peux pas cautionner un gouvernement qui accepte d’agir ainsi. C’est dramatique, c’est honteux. J’ai vraiment honte d’appartenir à un grand parti qui cautionne ça, ça m’énerve. Après cette journée du 8 septembre, en soirée, je n’étais vraiment pas bien…

5) Des détenus, régulièrement, demandent la visite de journalistes pour les informer de leurs conditions de détention. Les centres fermés refusent. Pourquoi l’opinion publique ne peut-elle être tenue au courant de ce qui se passe à l’ombre des grilles des centres fermés ?
La CRER devrait peut-être envoyer un courrier au Président de la Commission de l’Intérieur qui n’est autre que Philippe Moureau pour qu’il demande à la Ministre pourquoi les journalistes sont refusés dans les centres fermés ainsi que des ONG comme Amnesty ou la Ligue des Droits de l’Homme.

6) Plusieurs sources font état de la visite au 127bis de représentants de Brussels Airlines pour proposer aux futurs expulsés de ne pas résister à leur déportation moyennant le paiement de 250 €. Etes-vous au courant ?
On a posé la question. Les personnes interrogées n’ont pas confirmé cela. Il semblerait effectivement que Brussels Airlines a dépêché des représentants au 127bis, peut-être pour rencontrer des gens qui devaient être expulsés mais est-ce qu’ils ont fait cette proposition à quelqu’un qui est parti, je n’en sais rien. Mais pour le retour volontaire, il y a une organisation qui propose plus que 250 €. Donc, je n’ai pas eu confirmation de cette proposition mais il semblerait bien que Brussels Airlines est venue. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

7) Des compagnies aériennes, au Canada notamment, refusent d’embarquer des personnes expulsées. Cela est-il envisageable en Belgique ? Quelles sont les contraintes étatiques auxquelles est soumise Brussels Airlines ?
Je pense que Brussels Airlines est une compagnie privée et qu’en tant que telle, elle devrait refuser. Elle ne peut pas obéir comme ça. J’ignore le deal qui existe entre l’Etat et Brussels Airlines. Avant, du temps de la Sabena, compagnie publique dépendant de l’Etat, c’était le principe, ça a sans doute continué comme ça, une habitude qui s’est transmise.

8) Suite à votre visite du 8 septembre, vous êtes intervenue auprès de Mme De Block pour deux situations personnelles qui vous ont interpellée. Avez-vous reçu réponse ?
Vous faites erreur, je ne suis pas intervenue auprès de Mme De Block car je sais qu’elle ne répond pas. Je perds mon temps à lui écrire, c’est inutile. Elle ne fait rien pour les gens.

9) Le centre de retour de Holsbeke est opérationnel depuis le début de l’année. Des déboutés de l’asile y sont « drillés » durant un mois par des « coatches » de l’OE pour accepter le retour dans leur pays d’origine. S’ils refusent, direction centre fermé. Sachant cela, nombre d’entre eux se volatilisent dans la clandestinité. Votre avis ?
Il y a un arbitraire des plus flagrants dans l’analyse des dossiers des demandeurs d’asile. Je n’ai jamais compris comment on étudie ces dossiers, comment certaines personnes sont acceptées et d’autres pas. On a beaucoup discuté dans des débats en Commission de l’Intérieur sur la tenue de l’entretien auxquels sont soumis les demandeurs d’asile, on a même vu des vidéos d’entretiens. C’est du n’importe quoi. Je reviens sur le cas de cette Iranienne, une femme pas toute jeune, diabétique, venue voir son fils reconnu réfugié en Belgique. Est-ce que vous croyez que cette femme n’aura pas d’ennuis si elle est renvoyée en Iran ? Ils le savent là-bas que son fils est réfugié politique en Belgique, la famille peut subir des représailles. Ils peuvent continuer à débouter les demandeurs d’asile mais ils ne partiront pas, à moins de les déporter de force, mais ils reviendront. Il faut envisager la vie des êtres humains sur terre d’une autre manière car le déplacement des gens, ce n’est pas seulement pour des raisons politique ou économiques, il y a aussi les problèmes environnementaux. Il y a des problèmes graves et il y en aura de plus en plus. La terre entière devrait être solidaire, on devrait envisager cette solidarité des peuples sur tous les plans et mettre en place un meilleur accueil des migrants. Franchement, si la Belgique et l’Europe ne voulaient pas ces travailleurs clandestins ou ces sans papiers, et bien il n’y en aurait pas. Une grande partie de l’économie du pays est basée sur le travail au noir. Et ces gens sont sous-payés et c’est au vu et entendu de toutes les autorités. Quand vous voyez la liste des emplois en pénurie publiée par les associations d’entrepreneurs, tant flamandes que wallonnes ou bruxelloises, il est évident qu’on cherche des travailleurs dans plusieurs secteurs. Donc on incite les gens à y répondre mais sans mettre en place une régulation claire, logique et humaine. On laisse régner le travail au noir qui arrange bien les entrepreneurs. On est dans Schengen, si on ne veut pas voir arriver les sans papiers, expliquez-moi comment ils y parviennent, d’accord quelques uns arrivent via Malaga, l’Italie ou que sais-je, mais pas des milliers ! La politique qui est menée aujourd’hui c’est une politique inhumaine qui est d’ailleurs contraire à des lois que nous avons votées ! L’une des dernières, votées alors que Mr Dewael était Ministre de l’Intérieur, c’était l’application d’une directive européenne que nous avons amendée. Une des conditions c’était de ne pas renvoyer au pays des gens malades. Il y a vraiment une délinquance dans le chef de la Ministre du droit d’asile qui devrait être poursuivie en Justice. Je vous assure !

10) La manifestation des Afghans, hier à Bruxelles, a dégénéré dans la violence policière. Qu’en pensez-vous ?
Tout est dit par rapport à ce qui s’est passé hier. Le Parlement, c’est l’endroit de la citoyenneté par excellence. Si ces Afghans ont émis pacifiquement la volonté de rencontrer et de parler aux membres du Parlement ou du Gouvernement, c’est leur droit. Peut-être que parler, ça peut dénouer pas mal de situations, enlever le stress et peut-être qu’alors la relation s’améliorera avec les autorités. Mais là, hier, face à leur demande légitime, on a utilisé la force, c’est désolant. Et regardez, Mme De Block à qui on vient de conférer une nouvelle compétence pour s’occuper des sans abris ! Elle se redore le blason en faisant des petites actions sympathiques pour les sans abris. Normalement, cette compétence relève de Mme Milquet à l’Intérieur mais les ministres francophones ont rejeté cette compétence. On avait beau dire avant que les partis francophones étaient plus humains et que la Flandre se positionnait comme la super protectrice de son territoire, eh bien aujourd’hui, il n’y a pas que la Flandre, c’est tout le monde. Nous avons un gouvernement de centre droit qui ne cautionne plus ces programmes.

11) Avant de vous quitter et de vous remercier pour votre disponibilité, une dernière question Mme Bouarfa : quel est votre message aux femmes et aux hommes, militants à la CRER, qui consacrent leur temps et leur énergie à soutenir les personnes détenues en centre fermé ?
C’est important de continuer à les soutenir car seules, elles ne peuvent pas faire grand chose, il faut continuer à faire passer les messages, à expliquer à l’opinion publique. Les associations et ONG qui ont pignon sur rue ne mènent pas toujours les actions qui sont visibles, ce sont les petites associations, comme la CRER, comme des initiatives personnelles, qui sont le plus souvent porteuses d’une grande mobilisation. Il faut continuer le combat. En tout cas, je salue le travail de vos militants. Vraiment.

Maryvonne Maes
CRER