Jusqu’où les sans-papiers payeront-ils la lâcheté du gouvernement ?

mercredi 24 septembre 2008, 11:12

J’ai décidé depuis le début des années 1970 de soutenir la cause des migrants illégaux, que l’on appelait alors clandestins et maintenant sans-papiers. Il y eut à l’époque aussi des manifestations et des grèves de la faim pour obtenir la régularisation ainsi qu’un « statut », comme on disait alors, pour les « travailleurs étrangers ». Le résultat fut la première opération de régularisation en 1974 et la loi de 1981, dite loi Moureaux, sur l’accès au territoire et le séjour des étrangers. En même temps que la régularisation des « clandestins », on avait décidé à l’époque, en raison de la crise et du chômage, l’arrêt de l’immigration, à l’exception de certaines catégories d’étrangers.

Depuis lors cependant, paradoxalement, la migration n’a cessé d’augmenter alors que la législation se faisait de plus en plus restrictive. La diminution de l’immigration légale a été en fait largement compensée par l’immigration illégale. La fonction latente de cette législation est apparue ainsi au grand jour. Contrairement à ses intentions affichées, elle ne sert pas à empêcher les migrants de venir. Son effet n’est donc pas quantitatif mais qualitatif. En accédant au territoire, les migrants deviennent des illégaux. Leur fragilité administrative les expose aux dénonciations. Privés de droits, ils sont soumis à tous les arbitraires et sont susceptibles d’être arrêtés à tout moment. Ainsi se constitue un inframarché du travail dans lequel œuvrent des salariés sans droits qui réunit les conditions, de ce que l’anthropologue Emmanuel Terray appelle la « délocalisation sur place ». Puisque toutes les activités, comme celles du bâtiment et des travaux publics, de l’hôtellerie et de la restauration, du nettoyage et des services aux personnes ne peuvent être délocalisées, les sans-papiers peuvent y pourvoir sur place aux conditions de travail et de salaire du tiers-monde.

Prendre position consiste en conséquence à agir avec les sans-papiers pour faire reconnaître leur droit au séjour. Cette liberté d’aller et venir est profondément ancrée dans l’esprit des migrants d’aujourd’hui. Ce droit fondamental de la personne humaine est aussi le plus ancien des droits qui précède les droits politiques et sociaux. Il y a sans doute les principes et les modalités de son application. On ne peut sans doute pas ouvrir purement et simplement les frontières. Encore ne faut-il pas fermer les yeux alors que des personnes sont en train de se laisser mourir dans notre quartier, notre ville, près de chez nous.

Le monde a changé depuis les années 1970. Les capitaux, les biens, les services, l’information circulent sans entraves. Qui peut encore penser que l’on peut assigner sur place des populations, surtout lorsqu’elles sont décimées par des guerres, des catastrophes ou des famines ? En Belgique, depuis l’accord politique de l’Orange bleue, ensuite du gouvernement Verhofstadt et enfin du gouvernement actuel, des promesses ont été faites à des migrants en grève de la faim. Sous l’effet de promesses et d’espoirs chaque fois déçus, la grève de la faim est devenue le seul critère de régularisation. Beaucoup de sans-papiers pris dans cette tourmente folle ont déjà détérioré leur santé physique et parfois mentale à tout jamais. D’autres risquent chaque jour leur vie. Ils se heurtent pourtant à un mur.

Pourtant, toutes les études, celle réalisée récemment à propos de l’opération de régularisation de 1999-2000 en Belgique, comme celles menées à l’étranger, témoignent de ses effets positifs en termes d’intégration sociale et professionnelle. L’Espagne est à cet égard exemplaire. De 1995 à 2005, l’Espagne a accueilli 3,3 millions de migrants. Le gouvernement de M. Zapatero, malgré les critiques acerbes de son opposition de droite, comme des mises en garde de ses voisins français, a procédé en 2005 à la régularisation de 600.000 migrants illégaux. Pendant cette période, l’économie espagnole a connu une croissance particulièrement élevée, le taux de chômage a baissé de 18 à 8 % et le déficit de la sécurité sociale a été divisé par deux.

Le gouvernement se ligote lui-même dans un Etat qui perd sa substance. Pris en tenaille par la crise financière mondiale d’un côté et la crise communautaire de l’autre, il ne parvient pas à répondre à la diminution du pouvoir d’achat et à l’appauvrissement d’une fraction de la population. Comme aux pires moments de l’histoire, la fermeté affichée à l’égard des sans-papiers, de ceux qui sont précisément privés de tout droit, paraît le moyen le plus commode d’affirmer sa souveraineté. Au prix bientôt de combien de morts ?

Mateo Alaluf Professeur à l’ULB